Discours prononcé à Grigny (91), le 8 mai 2026
Mesdames et messieurs,
Le 8 mai 1945 à 22h43, Wilhelm Keitel, général en chef de la Wehrmacht, signe l’acte de capitulation sans condition de l’Allemagne nazie.
Après près de 6 ans de guerre en Europe, enfin, les combats s’arrêtent sur le vieux continent.
Quelques jours auparavant, le 30 avril, Adolf Hitler s’est suicidé.
Le 1er mai, Joseph Goebbels lui aussi s’est suicidé après avoir assassiné, avec sa femme Magda, leurs 6 enfants. Ils les ont empoisonnés au cyanure. Ils étaient âgés d’entre 4 et 12 ans
Voilà, jusque dans les dernier instants et dans ce sextuple infanticide, toute la cruauté et l’inhumanité dont était capables les plus hauts dignitaires du régime nazi : assassiner leurs propres enfants après avoir assassiné en masse ceux des autres et avoir semé la mort dans le monde entier.
Le 8 mai 1945, en Europe, le feu cesse. Il durera encore jusqu’au 2 septembre avec la capitulation du Japon qui endurera par deux fois le feu atomique sur Hiroshima et Nagasaki. C’est l’heure du terrible bilan.
Combien sont morts ? Les chiffres sont vertigineux. Les historiens estiment à entre 50 et 70 millions de personnes le nombre de morts, ce qui fait de la Seconde guerre mondiale le conflit le plus meurtrier de l’Histoire de l’Humanité.
Plus de 60% des victimes sont des civils. Morts de faim, de froid, de maladie, de bombardements frappant non les installations militaires et industrielles mais les habitations avec l’objectif de tuer, tuer et tuer encore pour démoraliser l’ennemi et faire s’effondrer une société.

Et puis, il y a l’horreur absolue. Le génocide. La Shoah. L’anéantissement systématique des juifs parce que juifs dans les camps de concentration et d’extermination. Les roms, les tziganes, les personnes handicapées, les homosexuels seront aussi ciblés directement. Dans les camps d’extermination, 6 millions de personnes trouvent la mort.
Les nazis industrialisent la mort. Dans toute l’Europe, les juifs sont traqués, arrêtés, enfermés, transportés en train jusqu’à des camps où ils sont triés comme du bétail entre ceux qui seront exploités pour leur force de travail jusqu’à épuisement et ceux qui seront tués dès leur arrivée dans des chambre à gaz avant d’être réduits en cendres dans des fours crématoires.
Voilà le régime nazi : la négation de l’humanité, la déshumanisation de l’autre en raison de son origine, de sa culture, de sa religion réelle ou supposée ou de son orientation sexuelle : « Ils se croyaient des hommes, n’étaient plus que des nombres », chante Jean Ferrat. Il vise juste.
Oui, la seule chose qui a rendue possible un tel massacre antisémite, c’est la déshumanisation dont ont été victimes les juifs. Car on n’accomplit pas un génocide sans complicités humaines à tous les niveaux. Et c’est la leçon que tire Hannah Arendt du procès d’Eichmann à Jérusalem : c’est la banalité du mal qui rend cette machine d’extermination possible.
Qu’est-ce que cela signifie ? Que le mal peut être partout, et y compris en chacun d’entre nous, dès lors que nous nous laissons gagner par des idées qui déshumanisent une partie de l’humanité. Les auteurs qui ont vécu la montée du nazisme décrivent cette propagation des idées comme une maladie. Il faut lire Rhinocéros de Ionesco ou La Peste de Camus pour le comprendre. Quand on laisse le mal corrompre une partie de ses pensées, il est souvent déjà trop tard.
Célébrer la capitulation nazie le 8 mai, c’est donc d’abord nous rappeler que chaque fois qu’un homme ou une femme est ciblé en raison de sa religion, de son origine, de sa couleur de peau, de son orientation sexuelle, de son handicap ou de quoique ce soit d’autre, le devoir de ceux qui n’abandonnent ni l’Humanité ni le bien est de se tenir à ses côtés.
Dans cette droiture humaine réside l’âme des Justes. C’est-à-dire de celles et ceux qui ont risqué leur propre vie pour sauver celle des autres, cachant chez eux des juifs menacés de mort par les nazis où les collabos de tous les pays.
Oui, célébrer le 8 mai, c’est aussi se rappeler que tandis que certains choisissaient l’avilissement de la collaboration, d’autres, au contraire, choisissaient la Résistance et le combat, dans ses plus petits actes comme dans ses plus prodigieux.
Il y a l’avilissement et le déshonneur. Le 17 juin 1940, Philippe Pétain s’adresse aux Français pour leur dire de cesser le combat. Et puis il y a l’honneur et la droiture : le 18 juin 1940, depuis Londres, le général de Gaulle demande quant à lui de continuer le combat et incarne dès lors moralement et politiquement la France. Il dit : « La flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. »
Et la flamme, en effet, ne s’éteindra pas. Il faut, ici, rendre hommage à cet Appel du 18 juin. Car son acte singulier pose un fait majeur et essentiel : il n’y a aucun jour de la guerre où tous les Français auraient capitulé. Aucun. Le 17 juin il y avait des combats et un homme a demandé de les cesser. Le lendemain, un autre homme a demandé de les continuer.
L’acte posé par de Gaulle est essentiel. Il affirme qu’on peut toujours choisir entre le bien et le mal, entre l’esprit de défaite et l’esprit de combat. Il dit qu’aucune bataille n’est jamais perdue tant qu’il nous reste un battement de cœur. Bref : la défaite n’existe que quand il n’y a plus aucun combattant. Il faut, pour le présent, méditer les leçons du passé !
Alors, la Résistance commence. Elle est sublime le 11 novembre 1940 quand entre 1.000 et 3.000 étudiants gaullistes et communistes se rendent sur les Champs Élysées devant la tombe du soldat inconnu, chantent la Marseillaise et crient « Vive la France » et « Vive de Gaulle ».. Il n’existe qu’une seule photographie de cette action. Mais il suffit d’une seule pour transmettre la force du nombre et la valeur du courage.

Du courage… Il en fallait, pour entrer dans la Résistance intérieure ou pour rejoindre les Forces françaises libres au-delà du territoire Hexagonal.
Parlons de la Résistance dont les gaullistes et les communistes vont former le gros des troupes et qui s’uniront dans le Conseil National de la Résistance sous le commandement de Jean-Moulin. Ils mènent la lutte contre l’occupant et les collabos. Ils sabotent. Ils participent à la Libération. Ils endurent la répression, la torture, la mort, comme les membres de l’affiche rouge et les camarades du groupe Manouchian.
La propagande nazie pour les cibler est antisémite, xénophobe, anti-communiste. Et c’est d’ailleurs pour ne jamais oublier la mémoire des Résistants communistes que je porte toujours à ma veste ce petit triangle rouge. Car c’est le symbole que les nazis ont apposé sur la veste des déportés communistes.
Célébrer le 8 mai, c’est aussi se souvenir de tous ceux qui y ont contribué. Les Américains, les Britanniques et les Canadiens, bien sûr, qui assurent le gros des troupes des 156.000 hommes qui débarquent en Normandie le 6 juin 1944. Mais il y a aussi et surtout l’immense effort de guerre consenti à l’Est depuis juin 1941 par les Soviétiques qui paient le plus lourd tribut militaire de la guerre avec plus de 10 millions de morts et la Libération de Berlin.
Et puis il y a ceux qu’on oublie et qui pourtant permettent que la France soit assise à la table des vainqueurs de la Seconde guerre mondiale et bénéficie à ce titre d’un siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU.
Le 15 août et dans les jours qui suivent, 350.000 hommes débarquent en Provence. Parmi eux, 230.000 portent l’uniforme français. C’est notre armée, reconstruite patiemment par de Gaulle depuis l’extérieur des frontières du seul Hexagone. Sur ces 230.000, 15.000 sont des Français libres qui ont rejoint le général. 10.000 sont des soldats des troupes coloniales, notamment des tirailleurs sénégalais. Et les 200.000 restants ? Pour moitié des pieds-noirs. Pour moitié ceux qu’on appelle à l’époque des « musulmans », c’est-à-dire des Algériens, des Marocains et des Tunisiens. Ils se battent pour la France – c’est-à-dire, à cette heure, et compte tenu de l’ennemi : pour la Liberté, l’Égalité et la Fraternité.
Le général de Gaulle y tenait. Et pour cause. Il l’exprime dans son fameux discours de la Libération de Paris le 25 juin 1944 : « L’ennemi chancelle mais il n’est pas encore battu. (…) Nous voulons entrer sur son territoire comme il se doit, en vainqueurs. C’est pour cela que l’avant-garde française est entrée à Paris à coups de canon. C’est pour cela que la grande armée française d’Italie a débarqué dans le Midi ! et remonte rapidement la vallée du Rhône. ». Et de fait, la France entre libre en Allemagne et participe pleinement à l’effort de guerre.
Mais étrangement, cette part si glorieuse de notre Histoire de guerre nationale est souvent oubliée des commémorations et des célébrations. Pourquoi ? Sans doute parce qu’au milieu de la lumière, il y a une part d’ombre.
L’Histoire du débarquement de Provence est comme gommée avec ses combattants eux-mêmes. Car à mesure que laArmée française remonte vers le Nord, elle est « blanchisée ». On y incorpore les Forces françaises de l’intérieur. On en sort peu à peu les combattants maghrébins. Cette partie de l’Histoire n’est pas glorieuse. Et pourtant il nous faut en parler, pour rendre hommage à tous ces combattants qui font la fierté, aujourd’hui encore, de leurs enfants, de leurs petits-enfants, de leurs arrière-petits-enfants.

J’ai dit qu’il fallait ne jamais laisser la banalité du mal s’insinuer en nous sous peine de lui succomber. Et je propose cette leçon : combattre l’idéologie raciste des nazis jusqu’au bout, c’est être capable de reconnaître ce qui, dans notre propre Histoire ou dans notre propre actualité, demande de reconnaître des crimes qu’on se cache pour ne pas les voir et parce qu’ils nous font trop honte. La blanchisation de l’armée de Provence en est un. Les bombardements de Sétif, Guelma et Kherrata en Algérie le 8 mai 1945, le jour même de la capitulation nazie, en sont un autre.
Dans son Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire dit :
« C’est là le grand reproche que j’adresse au pseudo- humanisme : d’avoir trop longtemps rapetissé les droits de l’homme, d’en avoir eu, d’en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste. J’ai beaucoup parlé d’Hitler. C’est qu’il le mérite : il permet de voir gros. (…) Qu’on le veuille ou non : au bout de l’humanisme formel et du renoncement philosophique, il y a Hitler. »
Méditons ces mots. Pour le passé, le présent, et l’avenir. Et souvenons-nous que, puisque la devise de la République est « Liberté, Égalité, Fraternité », on ne fait jamais la grandeur de la France en diminuant la taille de la République. Au contraire. Ni collaboration, ni colonisation ! La France est belle quand elle est fidèle à sa part de lumière plutôt qu’à sa part d’ombre et qu’elle sait regarder avec amour tous les enfants de la République. C’est-à-dire sans racisme, et sans discrimination.
Vive la Libération !
Vive la Capitulation nazie !
Vive l’antifascisme !
Vive la République !
Et vive la France !
