Emplois supprimés, dividendes augmentés : l’arnaque Total

Peut-être avez-vous vu passer l’information dans la presse : Total s’apprête à supprimer 2 000 emplois en 2015[1]. Officiellement, il s’agit de « s’adapter à la baisse du cours du pétrole ». Complaisant, Le Monde explique :

« Nommé directeur général de Total fin octobre 2014, Patrick Pouyanné n’a pas tardé à prendre la mesure de la chute des cours du pétrole et les mesures qu’il estime nécessaire de mettre en place afin d’y faire face. Il a décidé de serrer les coûts. Partout. »

« Partout », dit Le Monde. Pourtant, le conseil d’administration propose une hausse du dividende pour 2014 de 2,25% à 2,44€ par action alors que le résultat net ajusté par action s’élève à 4,24€. Dit autrement : les actionnaires vont pomper l’équivalent de 57,5% du bénéfice net. Mais, vous comprenez, il faut « dégraisser », comme on dit dans le monde de l’entreprise. La « graisse », c’est toujours les salariés, jamais les actionnaires. Pour vous donner des chiffres, Total aura versé environ 5,8 milliards d’euros aux actionnaires pour 2014 et affiche un résultat net ajusté d’environ 10 milliards d’euros (c’est difficile à dire avec exactitude car les résultats sont exprimés en dollars : 12,8 milliards ; en me basant sur le taux de conversion moyen pour l’année 2014[2], je trouve très exactement 9,65 milliards d’euros, ce qui voudrait dire 1) que le chiffre avancé par Total sur le bénéfice net par action est inexact, 2) que les actionnaires pompent en réalité 60% de la richesse produite).

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Mais voyons les chiffres dans le détail. Pour expliquer ses grosses difficultés, Total s’appuie sur la forte baisse de ce qu’on appelle le « résultat net part du groupe », qui, pour faire simple, inclut plus d’éléments que le seul résultat net ajusté. Et là, mazette, que c’est impressionnant : le résultat net part du groupe est en baisse de 62% ! Ça fait peur hein ? En regardant ça en vitesse, on se dit que l’impact de la baisse du cours du pétrole est vraiment énorme. Et on « comprend » que l’entreprise semble « en difficulté » et qu’il faut donc qu’elle « assainisse sa gestion ». Voyez comme on parle bien dans le monde des coupeurs de têtes.

Sauf que voilà, ce chiffre-là inclut aussi ce qu’on appelle les « cessions » (les ventes) et les « dépréciations exceptionnelles d’actifs ». Qu’est-ce que c’est ? Un jeu comptable qui permet de dire : « ça, ça valait tant avant mais maintenant ça vaut moins (ou ça vaut plus, au choix) ». Dans le cas présent, Total explique :

Les jeux comptables de Total.

Les jeux comptables de Total.

Si on reprend le raisonnement en entier, on comprend donc que l’essentiel des pertes affichées par Total est dû non pas tant à la baisse du cours du pétrole (je vais y revenir) qu’à un jeu comptable. Voici dans quelle section s’insère le petit paragraphe dont j’ai mis la photo ci-dessus :

Résultat net part du groupe Total

Résultat net part du groupe Total

Pour info, parce que je sens votre curiosité avide de savoir combien rapportent ces histoires d’Azerbaïdjan et de Technigaz, vous trouverez ci-dessous le petit paragraphe qui concerne les cessions. Notez que contrairement aux jeux comptables du dessus (on « décide » que ça vaut moins), ici il s’agit de thune qui rentre effectivement.

Cessions de Total en 2014

Cessions de Total en 2014

Bon, reprenons donc le cheminement. Total va mal parce que le résultat net part du groupe est en baisse de 62% et s’établit à 4,2 milliards de dollars. Ramené en euros, ça fait 3,2 milliards. Puisque Total se base sur ce chiffre pour dire qu’il faut supprimer 2 000 emplois, on pourrait peut-être l’utiliser aussi pour parler des actionnaires, non ? Total versant 5,8 milliards d’euros aux actionnaires en 2014, cela veut dire qu’ils recevront 181,25% du résultat net part du groupe ! Mais ce sont les salariés qui coûtent cher, tout le monde sait ça.

Je vous ai dit que j’allais vous parler de l’effet de la baisse du cours du pétrole. Parlons-en. Sur l’année 2014, le cours du brent a baissé de 9% avec une très forte chute au second semestre. Si l’on s’en tient au résultat net ajusté, on se rend compte que la baisse est à peu près comparable : 10%. De fait, le cours du pétrole a donc eu un effet réel sur le résultat net de Total, mais sans commune mesure avec les 62% dont nous parlions plus haut et qui sont mis en avant par l’entreprise pour expliquer les suppressions d’emploi.

Le cours du brent semble devoir s’installer durablement à un bas niveau. Notons tout de même que Total prévoit qu’il va augmenter de 10$ en 2015 et que cela aura un impact positif sur son résultat net opérationnel ajusté de 1,7 milliards de dollars :

Prévisions de Total pour l'année 2015

Prévisions de Total pour l’année 2015

Dès lors, on peut s’interroger sur ce qui justifie ces suppressions d’emplois, surtout dans un contexte où le gouvernement attend « un effort » des grandes entreprises en échange des cadeaux fiscaux (pardon, des « mesures pour la compétitivité ») qu’il a mis en place. On peut faire des calculs à la louche, pour voir…

Total a environ 100 000 salariés. Si on rapporte le résultat net ajusté (9,65 milliards d’euros) à ce nombre de salariés, on s’aperçoit qu’un salarié de Total rapporte 96 500 euros en moyenne en 2014. Bien sûr, on peut considérer qu’ils ne rapportent pas eux-mêmes la richesse, parce qu’il faut des investisseurs pour acheter des outils, et tout et tout, mais bon, s’ils ne travaillaient pas, les investissements seraient tout à fait inutiles.

Un salarié payé au smic « coûte » environ 17 000 euros par an, cotisations patronales incluses (pardon, « charges »). En admettant que tous les emplois supprimés soient en moyenne payés au smic, Total ferait donc une économie de 34 millions d’euros par an. On peut même admettre que ces salariés soient payés deux, trois, quatre ou même dix smic si ça vous chante ; reste que l’économie représentée par les suppressions de postes est minime ou, pour le dire autrement, symbolique. De son côté, l’augmentation du dividende en 2014, de 0,06€ par action, va coûter 143 millions d’euros[3]. Avec cette somme, Total pourrait payer 2 000 salariés pendant un an avec un salaire de quatre fois le smic.

On le voit, tout ça est une question de choix. Ici, Total fait le choix du capital au détriment de l’humain, de rémunérer l’argent plutôt que le travail. Je donne un dernier petit élément, si toutefois votre envie de vomir n’était pas encore assez forte. Le Monde explique que « Total va réduire de moitié la capacité de sa raffinerie de Lindsey (Royaume-Uni), où les effectifs tomberont de 580 à environ 400 salariés ». Ironie du sort, Total explique dans la publication de ses résultats que son taux d’imposition a été moins élevé en 2014 qu’en 2013 en grande partie grâce à « des allègements fiscaux » du Royaume-Uni :

Taux d'imposition de Total et explications sur le Royaume-Uni

Taux d’imposition de Total et explications sur le Royaume-Uni

Si besoin était encore de le prouver, on voit combien les cadeaux fiscaux pour les grandes entreprises sont une politique inefficace pour le maintien de l’emploi. Tout ce qu’ils font, c’est diminuer la redistribution de la richesse et appauvrir les États.

[1] Il s’agira « essentiellement » d’un gel des embauches et de départs non remplacés.

[2] Je me base sur le taux de conversion moyen de l’Insee pour 2014 : 1$=0,753729167€.

[3] Fin 2014, le nombre total d’action Total en circulation est de 2 385 267 525.

 

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À propos de Antoine Léaument

Fondateur de la chaîne YouTube et du site « Le Bon Sens ». Responsable de la communication numérique de Jean-Luc Mélenchon.

2 commentaires

  1. Parfait. Manque juste un petit mot sur la fiscalité du groupe ainsi que sur les montants des aides publiques (CIR, CICE? Pacte de responsabilité …)

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