Les élections municipales sont terminées. Chacun tente maintenant d’en tirer un bilan pour éclairer au mieux les mouvements de tectonique des plaques politiques qui s’y sont déroulés. Je n’échappe pas à la règle, et c’est l’objet de cette note de blog. Je ne ferai pas ici le bilan chiffré de nos résultats et de ceux des autres. Mes camarades Manuel Bompard et Clémence Guetté l’ont déjà fait d’une excellente manière et je vous y renvoie. Je vous renvoie également aux deux notes de blog Jean-Luc Mélenchon, l’une donnant une analyse politique du scrutin, et notamment de l’importance de l’abstention ; l’autre répondant aux calomnies stupides répandues par le PS pour nous attribuer des défaites là où il y a eu des alliances avec nous. Ici, je veux donc concentrer mon analyse sur les éléments que j’ai constatés, et qui ont pour l’instant moins retenu l’attention.
La défaite du système médiatique et sondagier
Nous l’avons souvent dit avec Jean-Luc Mélenchon : les médias sont la deuxième peau du système. Il ne reste rien ou presque aujourd’hui de l’aura que « la presse » a tiré de la Révolution de 1789 en s’imposant comme un contre-pouvoir face au(x) pouvoir(s) politique(s). Pire : tout se passe comme si ces médias, se sentant encore tout auréolés de cette gloire pourtant perdue, agissaient en disant quoi penser et, surtout, en définissant les frontières du bien et du mal. J’ai depuis des années documenté sur ce blog ce que nous appelons le « lepénisme médiatique », c’est à dire la participation active du système médiatique à la dédiabolisation du rassemblement national. Ce phénomène n’est d’ailleurs pas récent : dans son Sur La Télévision, publié en 1996, Pierre Bourdieu expliquait comment la presse centralisait les thèmes du FN pour ensuite se plaindre de la montée de Jean-Marie Le Pen. Rien n’a changé… sinon le déploiement de son corollaire : la diabolisation du camp d’en face, à savoir celle de La France insoumise (LFI).
Jamais sans doute autant que dans cette campagne municipale nous n’aurons subi un tel déchaînement de brutalité médiatique. La mort de Quentin Deranque a servi de point de départ à une phase de reprise littérale d’un narratif d’extrême droite entièrement destiné à diaboliser LFI dans une description alternative de la réalité. Il aura d’ailleurs fallu attendre la fin des municipales – comme c’est étrange – pour que révélation soit faite que les services de renseignement savaient très précisément ce qui s’était passé et la chronologie des faits. Combien dans cette histoire ont menti éhontément alors qu’il savaient ? Combien ? Le moment venu, nous demanderons des comptes ! Mais pour l’heure, je me concentre sur l’essentiel : la mort de Quentin Deranque a servi de point de départ à un déchaînement de la diabolisation médiatique de LFI sur le mode du copier-coller de la propagande d’extrême droite. S’y est ajoutée ensuite la montée en épingle de deux petites phrases prononcées dans des meetings de campagne de près de deux heures pour tenter de nous coller de nouveau l’étiquette infamante de l’antisémitisme. J’en ai personnellement aussi fait les frais dans la découpe d’un extrait… dans lequel je dénonçais l’antisémitisme et apportais mon soutien à nos compatriotes juifs qui en sont victimes. Lunaire !
Mais voici ce qu’il en reste : des bandeaux de chaînes de désinformation en continu aux commentaires des pipeauteurs qu’on nomme « éditorialistes » en passant par les « unes » de magazines qui agissent comme des affiches de campagne anti-LFI (mais qui n’entrent jamais dans les comptes de campagne de nos adversaires), tout ça a fait « pschit ». La France insoumise triomphe haut la main face au parti médiatique : notre diabolisation n’a pas empêché notre montée en puissance gigantesque dans ces municipales. Peut-être même l’a-t-elle d’ailleurs encouragée ! Tel est pris qui croyait prendre ! Cela leur a-t-il servi de leçon ? Non, toujours pas ! La diabolisation reprend de plus belle après les municipales et se vautre dans un tel niveau de racisme – en particulier contre notre camarade Bally Bagayoko à qui je dis tout mon soutien – que même une partie de la bonne société semble en être choquée. Cela va-t-il changer ? Non. Ils vont continuer comme avant. Et renforcer nos rangs comme jamais. Ceux qui me lisent ici et veulent rejoindre La France insoumise peuvent d’ailleurs le faire d’un clic sur notre site.
Autre défaite succulente : celle des prétendus « instituts de sondage ». On devrait les appeler autrement. « Institut » donne un caractère beaucoup trop sérieux à leur activité. Ils sondent, sans doute, mais n’importe comment. Ils prennent d’ailleurs toute critique étayée comme une mise en cause de leurs petits privilèges qui se résument à aller briller une fois par an avant les élections sur les plateaux télé pour nous dire quoi penser. Ils se plantent, ils se replantent, ils se re-replantent, mais non : on continue à leur demander leur avis sur les plateaux en écoutant leur parole comme s’ils savaient tout. Les sondeurs ridiculisent surtout les médias qui les croient et leur donnent de l’audience plutôt que de faire leur inventaire. J’ai tout expliqué en détail dans mon rapport parlementaire qui en traite par le menu, révélant des données inédites jamais publiées. Mais c’est sans doute trop de travail pour certains de se pencher dessus. Je remercie les quelques journalistes d’investigation qui s’y intéressent, eux, de près. L’heure du règne sans partage des sondeurs sur l’analyse politique touche peut-être enfin à sa fin. La prime va cette fois-ci à Alain Duhamel et Christophe Barbier, pour lesquels on sait que je n’ai aucune affection, mais dont il faut reconnaître qu’ils n’ont pas tant écouté les sondages que dressé des analyses de fond, et bien avant le verdict des urnes, appelant à ne pas sous-estimer LFI.
Car les sondeurs se sont plantés, et bien. Sous-estimant la percée générale de LFI dans bien des villes (« oui, diront-ils, mais nous avions vu juste ici, ici et ici ») ; surestimant au contraire le score des autres et notamment – comme toujours ! – du RN, mais aussi de Rachida Dati. Je dois dire que je ne boude pas le plaisir qui est le mien d’avoir croisé un des responsables de sa campagne, que je ne nommerai pas, et qui déversait toute sa colère sur les instituts : « on dépense des fortunes chez eux… comment c’est possible qu’ils se plantent autant ? ». Bonne question. La réponse est dans mon rapport parlementaire, accessible gratuitement et en intégralité en ligne. Elle l’est aussi dans les nombreux travaux de sociologie sur le sujet et dont Pierre Bourdieu – décidément – parlait déjà en 1972 dans son indépassable exposé intitulé « L’opinion publique n’existe pas », publié sous forme de texte en 1973. Mais que voulez-vous : même s’ils coûtent cher, même s’ils sont nuls et faux, les sondages permettent de produire une « information » qui coûte tout de même moins cher que le salaire d’un journaliste d’investigation et d’équipes pour filmer, se déplacer, enregistrer, analyser. La mauvaise qualité de l’information est, elle aussi, due à un système médiatique capitaliste qui préfère répandre du « faux » pas cher à produire que du « vrai » onéreux. La ploutocratie règne aussi sur la capacité de nos cerveaux à s’informer correctement. Et combattre le capitalisme, c’est donc exiger aussi pour soi un système d’information de meilleure qualité.
« Par nous, pour nous » : ce que nous disent les listes citoyennes
Voilà pour les adversaires défaits. Mais s’il y a des défaites dont on peut se réjouir, il y a aussi des victoires qu’il nous faut regarder avec attention. Je veux parler ici des listes dites « citoyennes » – c’est-à-dire sans couleur politique affichée et/ou sans soutien des partis et mouvements politiques – qui ont été victorieuse dans un certain nombre de villes : Sarcelles, Mantes-la-Jolie, Fleury-Mérogis, Le Blanc-Mesnil… Ces villes ont marqué l’actualité en constituant des points de basculement de la vie politique locale et, dans une certaine mesure, nationale.
Toutes ces listes ont des caractéristiques communes qui les rapprochent de ce que nous avons nous-mêmes essayé de faire avec LFI. Elles sont portées par des acteurs de terrain, connus et reconnus dans les villes où elles se présentaient. Ce n’est pas seulement la tête de liste qui obéit à cette règle : c’est toute la liste elle-même, constituée de personnes qui suscitent l’adhésion et la confiance. On les connaît, on les voit régulièrement, on sait ce qu’ils et elles font déjà sur le terrain avec les moyens du bord : on a donc envie de leur confier le pouvoir municipal pour augmenter leurs moyens d’action et débloquer toutes ces situations où, quand on leur demandait « pourquoi ça c’est pas fait ? », ils nous répondaient « ça c’est du ressort de la mairie… j’ai demandé mais…». Tout ceci se résume d’une formule qui a été beaucoup employée dans cette campagne municipale : « par nous, pour nous ». Autrement dit : c’en est fini de la délégation du pouvoir à d’autres, nous voulons l’exercer nous-mêmes et dans l’intérêt de tous les habitants de la ville. Bien sûr, l’attente populaire autour de ces listes sera exceptionnellement grande, à la hauteur des espoirs et des mobilisations qu’elles ont suscitées, mais ce qui se joue ici ne peut être qualifié autrement que comme un début de révolution communale : oui, la commune redevient… une affaire commune. Et il n’est pas impossible d’ailleurs que les modes de gestion communaux évoluent grandement dans ces villes en augmentant l’implication citoyenne dans la prise de décision.
L’implication citoyenne, justement, parlons-en ! Car toutes ces listes réalisent un exploit net : augmenter la participation électorale. Le Blanc-Mesnil, Sarcelles, Mantes-la-Jolie : 53% de participation ! Fleury-Mérogis : 55% de participation. Vous me direz : « ça fait toujours près de 50% d’abstention ». Certes. Mais comparé à des taux de participation des villes alentour, ou comparé à d’autres moments électoraux dans ces mêmes villes très populaires, le bond de participation est souvent important, particulièrement si l’on compare à 2014 (exception faite de Fleury-Mérogis où l’élection de 2014 avait déjà sur-mobilisé). Et de toute façon, cette mobilisation populaire se voit, elle est matérielle : on a vu le nombre incroyable de personnes présentes lors de la proclamation des résultats électoraux dans ces villes, la joie collective de ceux qui l’emportaient. Et ce n’est pas fini ! J’ai assisté personnellement à la séance d’installation du conseil municipal de Fleury-Mérogis et à l’élection du nouveau maire Yahaya Soukouna : je pense qu’il y avait au bas-mot 500 personnes présentes, soit la plus grande installation de conseil municipal que j’aie vu de ma vie, dans une ville qui par ailleurs compte seulement 3 900 inscrits. Bien sûr, il y avait là des gens qui n’étaient pas de la ville ; bien sûr, il y avait là tous les opportunistes de droite et de gauche qui espèrent capter pour eux cette victoire. Mais il y avait aussi et surtout les Floriacumoises et les Floriacumoises, les habitants de la ville, venus célébrer ce moment si particulier. Cette présence populaire massive est un signe qui ne trompe pas : le peuple est en train de reprendre le contrôle sur ses institutions.

Une classe qui ne se tient pas sage : le racisme des puissants
Mais la victoire a parfois un goût amer. Car que ce soit dans les villes remportées par des têtes de liste LFI ou citoyennes, le racisme le plus crasse s’est déversé dans les médias et la sphère politique – et pas seulement d’extrême droite, bien au contraire. Faire la liste de toutes les horreurs qui ont été dites est ici impossible tant il y en a. Mais si l’on résume, il y en a deux grandes catégories : celles qui s’attaquent aux maires élus, à commencer par Bally Bagayoko, et celles qui s’attaquent aux collectifs qui les ont soutenus et ont célébré la victoire dans les mairies.
Commençons par les secondes, celles qui touchent aux collectifs humains. Elles sont significatives de la haine de classe, du mépris du peuple et du racisme qui anime la bonne société politique et médiatique. Quel tort ont eu les habitants de ces villes populaires ? Ils ont parfois hué ou se sont moqués des maires sortants. Terrible crime, en effet, qui ne gênait pas cette bonne société quand il s’agissait de l’insoumis François Piquemal qui se faisait huer à Toulouse par un petit groupe venus perturber un hommage aux victimes d’un attentat terroriste antisémite ; terrible crime qui ne gênait personne quand mon camarade Thomas Portes recevait des huées lors d’une de ses expression à l’Assemblée pour avoir commis le crime de lèse-majesté d’avoir posé avec un ballon à l’effigie du détesté ministre Dussopt ; terrible crime qui ne gênait personne quand ma camarade Mathilde Panot dénonçait la brutalité de la guerre israélienne à Gaza dès le 10 octobre 2023 et qu’en plus des huées et des insultes, des députés LR et macronistes ont quitté l’Assemblée.
L’hypocrisie de la bonne société se révèle au grand jour. Quand ce sont les insoumis qui se font huer pour tout et n’importe quoi, c’est normal ; quand ce sont des maires sortant, méprisants et insultants pendant des années avec les habitants des quartiers populaires, d’un coup c’est « inacceptable » et « intolérable ». Il faudrait avoir la victoire plus digne que les autres. Il faudrait montrer patte blanche. Mais il n’y a qu’aux habitants des quartiers populaires que la bonne société demande cela. Elle ne l’a pas demandé, d’ailleurs, aux militants socialistes de Paris qui ont hué Rachida Dati à la sortie de son QG après sa défaite. Non, là, c’était respectable. Mais à Mantes-la-Jolie, ça ne l’était pas. Pourquoi ?
« Voilà une classe qui se tient sage ». Ces mots vous parlent ? Ils sont ceux d’un policier qui filmait les jeunes d’une classe de lycéens agenouillés et mains sur la tête à Mantes-la-Jolie en 2018. Vous vous souvenez ? C’était il y a 8 ans. Aujourd’hui, ces jeunes ont donc entre 23 et 26 ans. Certains habitent sans doute toujours à Mantes-la-Jolie. Et peut-être même ont-ils voté pour la liste d’Adama Gaye, le nouveau maire. Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que les habitants des quartiers populaires subissent un mépris, un racisme et une haine de classe permanents de la bonne société. Permanents ! Quand nous dénonçons les insultes, les violences, les humiliations policières et les arrestations arbitraires que les jeunes subissent quotidiennement dans les quartiers, voici ce qu’on nous dit dans la sphère politico-médiatique : « vous exagérez », « c’est des racailles », « ils avaient sûrement fait quelque chose », « il n’y a pas de fumée sans feu ». Le racisme déshumanise et met autrui à distance. Et quand le peuple surgit, quand il reprend ses droits et saisit sa dignité dans le cadre des lois de la République en faisant l’exercice de sa citoyenneté, tout à coup c’est la terreur de la bourgeoisie : voilà une classe (sociale) qui ne se tient plus sage.
Alors, paniquée, préférant repousser sur les autres la responsabilité de la violence plutôt que de regarder la violence quotidienne dont elle est elle-même responsable, la bonne société se venge : « rentrez dans le rang », dit-elle, « baissez les yeux », s’époumone-t-elle. Trop tard ! Vous avez la monnaie de votre pièce ! Les huées sont méritées et républicaines : on ne méprise pas le peuple indéfiniment sans conséquence. Vous êtes battus, démocratiquement, dans les urnes, à la loyale. Partez sous nos huées : vous les méritez. Ça s’appelle la catharsis. C’est non-violent. Beaucoup moins violent que d’être agenouillé les mains sur la tête par la police, beaucoup moins violent que de se faire insulter, arrêter, frapper sans raison. Beaucoup moins violent que de ne pas savoir ce qui va vous arriver quand vous avez oublié votre carte d’identité à la maison. La violence c’est la bourgeoisie. La violence ce n’est pas le peuple.
Ce que dit le racisme qui s’abat sur Bally Bagayoko et les autres
Le racisme politico-médiatique qui s’abat sur les collectifs humains s’abat aussi sur les individus. Le nouveau maire insoumis de Saint-Denis-Pierrefitte, Bally Bagayoko, élu dès le premier tour (cheh) en est la cible la plus évidente. Rien ne lui sera épargné. Il est tour à tour accusé d’avoir été élu avec le soutien des trafiquants de stupéfiants, d’avoir parlé de Saint-Denis « ville des noirs », – ce qu’il n’a jamais fait, – de vouloir « purger » la police municipale, d’être le descendant d’une famille d’esclavagistes (il fallait oser), quand ce n’est pas la crasse la plus immonde et des insultes d’un racisme infect que je ne reproduirai pas ici. Je veux avant toute chose apporter tout mon soutien à Bally Bagayoko, à ses proches, aux habitants de Saint-Denis-Pierrefitte, à tous les maires qui sont victimes des mêmes attaques et à toutes celles et ceux qui s’identifient à Bally et prennent pour eux-mêmes, au fond de leur coeur, ces attaques immondes.
J’ai parlé dans une autre note, assez longuement, du déni de francité que subissent nombre de nos compatriotes qui endurent le racisme au quotidien, en particulier lorsque celui-ci prend une forme institutionnelle via les contrôles d’identité au faciès. Je vous renvoie donc à cette note pour des éléments plus détaillés sur le sujet. Je résume en quelques mots. L’un des effets du racisme, c’est de mettre en permanence celui ou celle qui le subit à distance de la Nation (entendu au sens de collectif humain). Je précise tout de suite que je n’oublie pas que le racisme touche directement les étrangers – et je rappelle d’ailleurs au passage que j’ai pour ma part une conception extensive de la Nation et de l’accès à la citoyenneté française, mais c’est un autre sujet. L’une des choses que produit le racisme, parmi beaucoup d’autres, c’est de renvoyer l’idée que vous n’êtes pas vraiment Français. Du moins pas totalement, pas tout à fait, pas comme il faut : bref, pas du tout mais ils n’osent pas le dire aussi brutalement. Ce sentiment est vécu dans tous les aspects de la vie : dans l’accès aux droits les plus élémentaires, dans la manière dont on est traité, dans la relation avec les administrations, à l’école (« les études c’est pas pour toi »), avec la police (« donne tes papiers »), à l’hôpital (syndrôme méditerranéen), dans l’accès au logement (« le logement est déjà pris ») ou à l’emploi (« votre profil n’a pas été retenu »).
Mais on est en droit de penser que le déni de francité va trouver une limite au moment où l’on passe sur l’épaule l’écharpe tricolore d’élu de la République française. Comment diable pourrait-on renvoyer quelqu’un à une autre identité que celle de français alors qu’il a littéralement le drapeau de la République sur l’épaule et la poitrine ? Et bien voilà : même l’écharpe tricolore, ce n’est pas suffisant, ce n’est pas assez – surtout si on est insoumis. Alors, d’un coup, toute l’hypocrisie de la République bourgeoise s’effondre. Oui, il est bien écrit dans nos textes fondateurs à l’article 1er de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen que « Les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » ; mais « certains le sont plus que d’autres », comme l’écrivait parfaitement George Orwell dans La Ferme des Animaux. Il y a les principes, il y a les textes, il y a les droits… et puis il y a le monde réel et matériel. Et les deux ne correspondent pas.
De quoi Bally Bagayoko est-il le nom ? Il est le nom des millions (oui, des millions) d’habitants de notre pays, Français ou étrangers, qui vivent quotidiennement le racisme et qui ne demandent qu’une chose : que la France soit à la hauteur des promesses de la République, c’est-à-dire que « Liberté, Égalité, Fraternité » ne soit pas seulement une devise mais un programme politique de gouvernement et devienne une réalité quotidienne vécue et non pas une promesse gravée dans les pierres mais respectée nulle part. Ce n’est pourtant pas très compliqué, comme demande.
Alors, quand Bally est frappé par ce racisme, quand des élus de la République sont frappés par ce racisme, c’est toute une partie de la population qui est frappée d’un coup et s’en sent spontanément solidaire. Et l’évidence éclate : pour être respecté par les institutions, il faut devenir les institutions. Non, l’idée que parfois nous ont enseigné nos parents (« sois sage », « tiens-toi bien », « ne fais pas de vagues », etc.) ne fonctionnera pas pour être respecté ou même seulement accepté, c’est-à-dire littéralement être considéré avec une forme d’indifférence comme si on était n’importe qui d’autre. Oui : seule la lutte paie. Et une nouvelle fois, le racisme et la diabolisation politico-médiatique produisent l’effet inverse de ce que ceux qui les produisent en escomptent : ils ne font pas rentrer dans le rang ; ils provoquent l’éruption du volcan. Et ce sentiment si puissant, c’est sans doute le rappeur Akhenaton qui l’a le mieux résumé :
« Comme on le dit dans nos paroles depuis 40 ans, lorsqu’on était des adolescents, on pensait que la violence, la force brute faisait trembler le système. Depuis dimanche dernier au vu des réactions racistes et défiantes face à l’élection du maire de Saint-Denis, j’ai la confirmation que ce qui terrorise ce système c’est que les gens des quartiers populaires aillent tous voter. Pire, qu’ils raflent des mandats et qu’ils participent à la vie politique au lieu de quémander en attendant la réalisation illusoire de milles promesses, y compris celles faites par une gauche méprisante et paternaliste. Au final, beaucoup de personnes issues des milieux modestes aiment plus la France que tous ces comédiens réunis. Une inscription massive sur les listes électorales les fera toutes et tous trembler parce que la perte de leurs petits privilèges, c’est l’épouvantail de la fin. »
« Le jour de gloire est arrivé » : l’irruption de la Nouvelle France
Vous ne verrez pas cela sur CNews. Vous ne verrez pas ces moments patriotiques puissants qu’on a vu partout en France dans ces élections municipales qui ont consacré la victoire des milieux populaires dans de nombreuses villes. Et pourtant. Il suffit d’ouvrir les yeux et les oreilles. Je veux parler des Marseillaise qui ont été entonnées les soirs de victoire ou dans les conseils municipaux d’installation des nouveaux maires ; je veux parler des drapeaux tricolores brandis dans ces mêmes lieux comme on le fait les soirs de victoire de l’équipe de France. Mention spéciale au jeune homme de Creutzwald qui a dansé avec un drapeau français devant les membres de la liste RN qui venait de perdre l’élection de justesse une fois encore grâce à la mobilisation hors norme des habitants des quartiers populaires de la ville. Tout cela a un sens, et pas n’importe lequel.
J’ai parlé dans une autre note, mais aussi dans une conférence étudiante de ce que j’ai appelé la « stratégie du drapeau ». J’essaie de la résumer en quelques mots. Nos symboles nationaux (le drapeau, l’hymne, la devise) sont des objets de lutte. L’extrême droite les investit pour leur donner un sens excluant (« on est chez nous », sous-entendu : « contrairement à vous ») ; nous les investissons pour leur donner un sens révolutionnaire et républicain (« on est chez nous », sous-entendu : « en République, que vous le vouliez ou non, nous sommes tous égaux et on ne va pas partir »). Cette lutte n’est pas qu’une lutte « politique » au sens où elle serait théorisée par des camps politiques : c’est d’abord une expression populaire et matérielle. On l’a vu en 2018 avec le mouvement des Gilets Jaunes ; on l’a vu en 2019 dans la marche contre l’islamophobie après l’attentat de la mosquée de Bayonne ; on le voit en fait sans arrêt quand on se donne la peine d’ouvrir un peu les yeux. Et c’est là encore ce qu’on a vu dans ces victoires municipales et ces installations de conseils municipaux.
Quand nous parlons de « Nouvelle France », les racistes de tous poils (ceux de gauche inclus) pensent que nous parlons de couleur de peau. Ils ne se donnent pas la peine de lire ce que nous écrivons ou d’écouter ce que nous disons. Ils n’ont pas compris que nous parlons de la France d’aujourd’hui, c’est-à-dire telle qu’elle est et non telle que certains la fantasment en se disant que « c’était mieux avant ». Une France dont la jeunesse est beaucoup plus connectée et politisée qu’avant, notamment grâce aux réseaux sociaux que nous avons beaucoup investis avec LFI. Une France qui refuse les systèmes de domination, que l’on parle du racisme, du patriarcat, de l’hétéronormativité ou du capitalisme. Une France qui ronge son frein parce qu’elle sait qu’elle a tant à apporter au pays et que le pays lui doit énormément mais qui ne lui donne pas encore toute la place qu’elle mérite, ni dans les institutions, ni dans le système éducatif, ni dans le monde du travail qu’il s’agisse du public ou du privé. Bref : la Nouvelle France est un volcan dont l’irruption a déjà commencé. Et il n’y a que ceux qui ne veulent pas la voir – ou plutôt : pas la regarder dans les yeux – qui ne l’ont pas encore compris.
Alors, quand éclatent les Marseillaise et quand sont brandis les drapeaux tricolores dans des élections municipales comme si c’était un soir de coupe du monde, il ne reste à CNews et aux fascistes de tous poils que leurs yeux pour pleurer. Vous méprisez le peuple, vous ne voulez pas le voir, vous dites qu’il y a des « territoires perdus de la République », vous dites que les jeunes de quartier « n’aiment pas la France » ? Et bien voici la plus magnifique, la plus belle, la plus brillante des réponses : spontanément, sans coordination, sans concertation, sans stratégie planifiée, ceux que vous détestez revendiquent la France parce qu’ils sont la France. Il va falloir vous y faire. La Nouvelle France n’est pas une stratégie politique. La Nouvelle France est un fait matériel : c’est le peuple tel qu’il est et tel que vous refusez de le voir. Et ce n’est que le début. On est chez nous : en République. À vous de partir si vous n’êtes pas contents. Et vive la Nouvelle France !
Pourquoi les conseillers municipaux LFI vont tout changer
J’ajoute un dernier élément d’analyse, très succinctement. C’est que la France insoumise a fait son entrée dans les conseils municipaux d’au moins 400 communes. On compte désormais plus de 1 000 conseillers municipaux LFI partout en France et cela ne sera pas sans conséquence sur la vie politique locale et nationale. Et d’ailleurs, cela a déjà commencé à produire ses effets. Car partout où nous entrons, nous changeons les pratiques et les manières de faire, comme nous l’avons fait à l’Assemblée nationale dès 2017 et surtout après 2022.
En 2017, lors de l’arrivée des 17 députés insoumis dans les murs de l’Assemblée nationale, nous avons mis en place des outils pour que les débats qui jadis étaient essentiellement cantonnés aux murs de l’Assemblée en sortent et soient beaucoup plus accessibles aux citoyens. J’en sais quelque chose : c’est moi qui y ai travaillé pour obtenir ce résultat. Nous avons commencé à mettre en ligne les interventions de nos députés sur les réseaux sociaux. Puis, c’est devenu une pratique de plus en plus courante. Si bien qu’aujourd’hui, presque tout le monde nous a imités et qu’il est devenu « normal » de se connecter sur les réseaux sociaux et d’y voir passer l’intervention d’un député ou d’une député.
La même chose va se produire dans les conseils municipaux où il y a des insoumis. Et d’ailleurs, ça a déjà commencé ! Ainsi en est-il de Shama Zari, élue LFI à Villeneuve-la-Garenne dont l’intervention dénonçant le maire dont la première décision est d’augmenter sa propre indemnité a dépassé le million de vues ; ainsi en est-il de Mouna Benamar, élue LFI à Montreuil, qui demande la création d’un poste d’adjoint pour lutter contre le racisme et l’islamophobie ; ainsi en est-il de Leny Rabotot, élu LFI au Val-de-Reuil, qui dénonce le clientélisme et le manque de civisme du maire dès sa toute première intervention en conseil municipal. Et ce n’est que le début ! Car nous parlons ici de conseils municipaux déjà installés, c’est-à-dire des villes dans lesquelles il n’y a pas eu de deuxième tour. Mais ces exemples vont, à l’évidence, se multiplier dans les jours, les mois et les années qui viennent.
Je résume simplement : nous allons repolitiser partout la vie municipale. Là où certains jouent les « apolitiques », cachant qui ils soutiennent nationalement (Retailleau ? Hollande ? Macron ?) ou dépolitisant les enjeux locaux, nous allons faire l’exact inverse. Nous allons faire de la politique tout le temps, partout et pour tout. Pas parce que ça nous ferait spécialement plaisir, mais parce que c’est comme ça que fonctionne la démocratie : on ne peut pas faire des choix clairs quand on n’a que de l’eau tiède à disposition. On peut faire des choix clairs quand il y a des alternatives différentes. Et nous allons incarner partout l’alternative : celle de la rupture avec le vieux monde, celle de l’émergence de la Nouvelle France et des enjeux qui sont les siens. Nos adversaires pensent qu’ils sont tranquilles parce qu’ils ont gagné les élections… on se marre ! Ils n’ont toujours pas compris qu’une seule insoumise ou un seul insoumis dans l’opposition suffit à envoyer dans le décor toutes les routines et les combines. C’en est fini de la tranquillité de conseils municipaux ronronnant qui servent de chambres d’enregistrement des décisions du maire : désormais, partout où c’est possible, nous allons faire sortir les conseils municipaux de leurs murs étroits. Vous qui aimiez tant la vidéo-surveillance, vous allez voir que c’est maintenant à vous qu’elle s’applique dans les conseils municipaux. Bref : vous allez découvrir le pouvoir de la vidéo-transparence !
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Je termine d’un mot pour mes camarades, partout en France. D’abord pour remercier toutes celles et ceux qui ont été candidates et candidats et qui ont porté si haut nos couleurs. Je dis aussi : force et honneur à toutes les élues et à tous les élus municipaux de la France insoumise ! Vous êtes notre fierté. Ne laissez jamais personne vous faire baisser les yeux, ne laissez jamais personne vous dire que vous ne faites pas correctement : vous êtes les élus du peuple, et vous faites ce que vous estimez juste pour le représenter dignement. Vous avez sa confiance et vous avez la nôtre. Soyez à la hauteur de tout ce que signifie notre nom : La France insoumise. Car c’est bien plus qu’un nom : c’est une méthode d’action ! Bonne chance à toutes et à tous… et cap sur 2027 pour tout changer dans notre pays !
