L’élection de Lula au Brésil est une excellente nouvelle pour les insoumis en France. D’une part, parce que cela signifie que, lorsqu’il sera élu président de la République, Jean-Luc Mélenchon pourra trouver au Brésil un point d’appui pour mener une politique de rupture avec l’ordre actuel du monde. D’autre part, parce que cet événement contient des leçons avant l’élection et, précisément, pour l’emporter. À commencer par ne pas laisser les sondages dicter une conduite politique, puisque 10 instituts de sondages sur 11 donnaient Bolsonaro gagnant… et que c’est pourtant Lula qui a gagné. Toute ressemblance avec la France n’est pas fortuite.
Mais au-delà de ces premiers éléments, ce qui interpelle en France celles et ceux qui souhaitent la victoire de Jean-Luc Mélenchon, ce sont quelques leçons du « Janonisme », du nom du député André Janones, soutien de Lula, et qui a sans doute joué une part importante dans la victoire de ce dernier. Il a en effet organisé « L’armée de Lula » sur Whatsapp, avec un canal passant de 50 000 membres à 10 millions entre le premier et le second tour et en y donnant des consignes d’action numériques et politiques très précises.
Je vois le bouillonnement numérique de nos camarades (au sens large) à ce sujet sur les réseaux suite à la victoire de Lula. Il est positif ! Mais il est important aussi qu’il soit organisé pour éviter que nous partions dans tous les sens. Comme responsable de la communication de la France insoumise, je souhaite donc donner ici quelques éléments à la fois d’analyse, d’information sur ce que nous faisons déjà en France, et même quelques consignes – puisque, comme le dit à juste titre Jean-Luc Mélenchon : « La consigne “n’attendez pas les consignes” ne veut pas dire qu’il n’y a pas de consignes ». J’invite chacun à prendre le temps de lire pour être le plus utile et efficace possible dans le cadre d’une action décentralisée, auto-organisée… mais coordonnée.
Le Janonisme et l’insoumission ont un objectif commun : sortir de la bulle.
Ce qui résume l’objectif central du Janonisme est somme toute assez simple, et nous avons le même en France : « sortir de la bulle ». Quelle bulle ? Celle où nous ne parlons qu’aux convaincus. Qu’il s’agisse, dans la vie quotidienne, de nos cercles d’amis (« tous mes potes sont de gauche ») ou familiaux (« je ne parle plus à mamie parce qu’elle a viré RN »), ou, pour ce qui concerne les réseaux sociaux, de la bulle algorithmique, aussi appelée « bulle de filtre » (« je ne vois que des publications de gauche et mes publications ne sont vues que par des gens de gauche, donc j’ai l’impression que tout le monde est de gauche »). Cet objectif est au cœur de la stratégie janoniste – comme de celle de LFI – et Janones a développé une stratégie pour y parvenir.
Pour nous aussi, insoumis, cette stratégie est au cœur de notre action. Elle prend plusieurs formes que je veux ici résumer, chacun pouvant s’inscrire assez facilement dans l’une ou l’autre d’entre elles, et y participer :
Sortir de la bulle numérique. Commenter, partager, aimer, regarder en entier (pour augmenter le watchtime, c’est-à-dire le temps de visionnage) les publications de Jean-Luc Mélenchon, de la France insoumise, des députés et porte-paroles insoumis, ou encore de celles et ceux qui, n’étant pas « estampillés LFI » publient pourtant du contenu soutenant La France insoumise. Ayez toujours en tête que votre comportement influence l’algorithme et que ne pas liker, ne pas commenter, ne pas partager, ne pas regarder même un peu… c’est dévaloriser l’algorithme.
Sortir de la bulle politisée. L’objectif est simple : toquer à un maximum de portes, dans les zones où l’abstention est particulièrement forte et où nos résultats électoraux sont particulièrement bons pour aider à la mobilisation électorale. Ici, il s’agit surtout de convaincre de l’utilité du vote et de participer à la vérification de l’inscription électorale.
Sortir de la bulle de gauche. C’est ce à quoi nous encourageons en particulier avec la stratégie « convainquez vos parents ». On le sait, les jeunes sont très fortement engagés aux côtés de La France insoumise. C’est moins vrai pour leurs parents et leurs grands-parents ! Cette stratégie s’appuie sur la compréhension du mécanisme de la socialisation inversée : désormais, les jeunes sont devenus prescripteurs de normes sociales pour leurs parents. Ils sont féministes, antiracistes, anti-discriminations LGBTIphobes ou validistes… et ils convainquent leurs parents. À tel point que même la presse bourgeoise s’en émeut ! Le Figaro, Le Point, L’Obs… tous ont publié des articles signalant cette « génération qui vote Mélenchon ». Alors poursuivons dans cette voie !
Leçon 1 de Janones : développer un canal Whatsapp
C’est l’un des éléments qui a sans doute le plus marqué en France. Janones a lancé un canal WhatsApp intitulé « L’Armée de Lula », avec l’objectif de passer des consignes, de lancer des mobilisations numériques et d’augmenter les commentaires, likes et partages de publications sur les réseaux sociaux et ainsi de « casser l’algorithme ». Au Brésil, c’était en particulier important pour Instagram et Facebook, car les publication de Lula et ses soutiens étaient « shadowban », c’est-à-dire invisibilisées.
Ce canal, fort de 50.000 membres avant le premier tour de l’élection, a franchi la barre des… 10 millions de membres dans l’entre-deux tours. Il est donc devenu un puissant outil de mobilisation populaire, permettant de passer des consignes suivies massivement, mais aussi de peser sur l’algorithme des réseaux sociaux où Lula et ses soutiens étaient invisibilisé.
Cette technique de mobilisation est excellente. Nous la mettons aussi en place en France avec une chaîne WhatsApp dédiée que je vous invite à rejoindre dès maintenant.
Leçon 2 de Janones : invisibiliser l’extrême droite sur les réseaux… mais la provoquer
Autre technique intéressante et que nous pouvons nous aussi expérimenter : l’invisibilisation de l’extrême droite sur les réseaux. Comment ? En cessant de commenter les publications de la droite et de l’extrême droite et en bloquant leurs comptes pour ne plus voir passer leurs publications.
En effet, lorsque vous commentez un compte de droite ou d’extrême droite, vous lui donnez de la visibilité dans votre propre sphère d’influence numérique. Bien sûr, cela vous fait également apparaître dans la sphère de la personne d’extrême droite à laquelle vous avez répondu. Et il faut dire qu’à la France insoumise, nous sommes devenus particulièrement forts pour « mettre des ratios » à l’extrême droite. Mais Janones émet l’hypothèse que le jeu est plutôt perdant pour ceux qui s’y adonnent. Cela reste à démontrer de manière définitive pour ce qui concerne notamment les « gros » comptes insoumis, qui peuvent en le faisant percer dans la fachosphère. Néanmoins, nous avons toujours fonctionné par expérimentation. Alors expérimentons.
L’objectif est le suivant : 1) ne pas riposter via des commentaires ni des partages avec commentaires (QRT sur Twitter) et le faire uniquement avec des captures d’écran ; 2) provoquer l’extrême droite afin de la pousser, à l’inverse, à réagir en commentaires et en partages ; 3) bloquer les comptes d’extrême droite et de droite pour diminuer leur audience (et ne pas être tenté de leur répondre).
Leçon 3 de Janones : décentraliser la circulation de l’information
Autre technique de diffusion de l’information : la décentralisation de l’émission. En quoi cela consiste-t-il ? Plutôt que de considérer que la bonne technique pour une diffusion massive serait d’avoir un émetteur ultra-puissant avec beaucoup d’abonnés sur lequel concentrer tous les moyens (même si c’est utile !), Janones considère qu’il est plus efficace d’avoir des milliers de petits émetteurs qui font circuler l’information, chacun pouvant avoir un contenu qui « perce » même sans avoir beaucoup d’abonnés.
Et ça tombe bien : non seulement nous sommes d’accord mais nous l’avons déjà mis en place. Par plusieurs moyens. D’abord, nous n’avons pas un mais plusieurs émetteurs très puissants. Jean-Luc Mélenchon compte 10 millions d’abonnés sur ses réseaux, mais il y a à ses côtés une équipe d’une dizaine d’insoumis qui compte chacun plus d’un million d’abonnés sur les réseaux. Ensuite, nous avons construit au fil des 15 dernières années une culture militante large de l’usage des réseaux sociaux, avec des formations régulières sur les meilleures pratiques à adopter. Enfin, nous avons organisé cela autour d’outils de mobilisation, notamment sur Telegram avec un canal de mobilisations insoumises et un canal de diffusion de visuels et vidéos (pour avoir de la matière à partager), mais aussi sur un Discord qui compte désormais plus de 15 000 membres. La chaîne WhatsApp vient donc s’ajouter aussi à ce dispositif déjà en place.
Leçon 4 de Janones : utiliser des montages vidéos positifs
C’est l’une des clés d’une campagne réussie et nous le mobilisons aussi en France, mais la campagne de Lula a particulièrement fait usage de montages vidéos ayant vocation à être fortement partagés sur les réseaux sociaux et à donner une image positive du candidat. Je ne m’étends pas outre-mesure sur ce sujet-là car la chose est connue, mais je me permets simplement de rappeler une petite chose.
Lors de la campagne législative anticipée de 2024, la publication de ce qu’on appelle des « édits » avait atteint un niveau jamais vu auparavant. Ils ont permis de participer à une dédiabolisation accélérée de La France insoumise en général et de Jean-Luc Mélenchon en particulier, cible constante de la haine des médias d’extrême droite. Je recommande vivement aux camarades qui ont la capacité de faire ce type de montages (même complètement WTF) de les multiplier. Nous avons l’avantage d’avoir un large choix de vidéos disponibles en ligne, compte tenu de la taille de l’immense vidéothèque de Mélenchon et des autres insoumis.
Leçon 5 de Janones : contester l’usage des symboles nationaux à l’extrême droite
Au Brésil, les soutiens de Bolsonaro avaient fait du maillot jaune de la sélection nationale de football un emblème de leur camp, au côté du drapeau national jaune et vert, tandis que les équipes de Lula utilisaient plutôt des maillots et drapeaux rouges et blancs. Janones a proposé de contester l’usage de symboles qui appartiennent à tous (le maillot de foot et le drapeau) en les faisant revenir dans le camp de la gauche pour leur redonner leur signification : l’inclusion plutôt que l’exclusion. Et il l’a fait, au point de s’afficher lui-même avec le maillot du Brésil aux côtés de Lula le soir de la victoire.
En France, les insoumis ont adopté depuis longtemps cette stratégie : les campagnes présidentielles de Jean-Luc Mélenchon de 2012, 2017 et 2022 ont mobilisé fortement le drapeau tricolore, tandis qu’on chantait la Marseillaise aux côtés de l’Internationale en fin de meeting. Évidemment, 2027 ne fait pas exception, et je pense même que nous avons franchi un cap supérieur : celui de la compréhension de masse, à gauche, de la nécessité de ne pas laisser des symboles et signifiants nationaux être accaparés par l’extrême droite.
Pour celles et ceux que le sujet intéresse et qui veulent le creuser, il y a de la matière. C’est ce que j’appelle pour ma part la « stratégie du drapeau ». Elle qui vise à redonner à nos symboles nationaux leur sens profondément révolutionnaire et républicain, non pas en inventant un roman national de gauche face au roman national de droite, mais en regardant en face notre Histoire. Je ne le détaille pas ici, l’ayant fait ailleurs, et j’invite les curieux, notamment les plus critiques de cette stratégie à aller lire ma note de blog sur le sujet et/ou à aller voir la conférence que j’ai faite également sur ce thème.
Il est à noter une chose. Cette stratégie n’est pas une stratégie imposée « par le haut » par une avant-garde. Elle procède, pour ma part, de trois observations : 1) la victoire à la coupe du monde de 2018 (dimension populaire de masse de l’usage du drapeau tricolore dans un sens inclusif et non exclusif) ; 2) la marche contre l’islamophobie de 2019 (mobilisation du drapeau par les personnes concernées comme « bouclier » républicain dans un contexte d’attaque terroriste islamophobe) ; 3) la marche Adama Traoré de 2020 (mobilisation des symboles nationaux par les organisations antiracistes structurées avec l’objectif politique de réappropriation). Elle se constate aussi, désormais, dans les mobilisations lycéennes et étudiantes, qui se saisissent à la fois du drapeau et de la Marseillaise – et, ce qui est le plus savoureux, en les opposant à la répression policière.
Leçon 6 de Janones : « gamifier » la campagne
Dernier élément notable de la stratégie de campagne de Janones : la « gamification » de la campagne, c’est-à-dire le fait de transformer en jeu un certain nombre d’activités militantes de la campagne. Par exemple en fixant des objectifs à atteindre via la chaîne WhatsApp et en remerciant celles et ceux qui avaient participé à l’action.
Cette stratégie, nous l’avons nous aussi mise en place, et dans une version particulièrement aboutie avec le « jeu des tortues » consistant à faire signer des proches pour soutenir la campagne de Jean-Luc Mélenchon avec un lien de parrainage individuel permettant de gagner des points et, avec les points, de gagner des « trophées tortues » au passage de certains seuils de signatures obtenues. Des outils complémentaires viendront s’ajouter pour rendre cette partie-là de la gamification encore plus motivantes. Mais chaque chose en son temps : nous avançons à mesure que nos capacités de développement nous le permettent. Par ailleurs, le Discord insoumis a d’ores et déjà sorti des jeux vidéos visant à gamifier la campagne et je sais que d’autres, parfois très ambitieux, sont à l’étude pour élargir notre socle.
Quelques éléments de conclusion
Observer ce qui a fonctionné à l’étranger pour permettre l’élection de nos camarades est toujours chose utile. J’ai essayé rapidement d’en tirer quelques éléments utiles pour notre propre activité à nous. Satisfaction : depuis ce matin, le nombre de personnes présentes sur le Discord insoumis a explosé (plus de 15 000 membres contre moins de 10 000 ce matin), et le canal WhatsApp lancé par un militant insoumis et depuis intégré aux outils de campagne nationaux a connu un succès encore plus fracassant (déjà 40 000 membres au moment où j’écris ces lignes).
Je me suis borné, ici, à essayer de tirer quelques leçons et de donner des consignes à la fois pour permettre de rediriger vers des outils déjà existants, ou bien de relever ce qui était nouveau. J’aurais eu beaucoup à dire encore sur ce que nous avons mis en place dans la stratégie de campagne, qui relève de notre propre initiative et inventivité, et qui gagnerait à la fois à être mieux expliqué… mais aussi présenté publiquement pour permettre à d’autres, dans d’autres pays, de s’inspirer de ce que nous faisons aussi en France du côté de la sphère insoumise. Je suis malheureusement pris par le temps, car je souhaite publier cette note assez rapidement pour lui permettre de circuler vite.
J’y reviendrai plus tard, comptez sur moi ! D’ici-là, je vous invite à partager cette note-ci et à garder en tête en permanence les quelques consignes que j’y passe. La force de notre stratégie, c’est qu’elle n’a pas besoin d’être secrète ou cachée. Parce qu’elle repose sur le nombre et sur la conscience.
Force à vous, les camarades ! La victoire est à portée de mains !
